Le libre arbitre
Imaginez une personne sans domicile fixe, déambulant dans une rue froide et sale, poussant un caddie détérioré, rempli de ses pauvres effets personnels. Elle demande désespérément la charité et fouille dans les poubelles à la recherche de restes de nourriture. Supposons maintenant qu’on lui donne dix millions d’euros (exonérés d’impôts). Que va-t-elle faire de cette somme ? Louer une maison confortable, acheter des vêtements neufs, stocker des aliments ? Toutefois, il y a un hic : on a dissimulé cet argent dans le fond de son sac ; elle ignore donc qu’elle véhicule une telle richesse. De fait, elle continue de vivre, aussi miséreuse que désespérée.
À travers cet exemple, le Rav Noah Weinberg pose de manière simple la nécessité de repenser à la valeur de notre libre arbitre. Le libre arbitre nous octroie une force et un potentiel énormes. Cependant, ce potentiel ne peut être exploité si on n’en détient pas la conscience. Alors, à cette existence royale qui pourrait être la nôtre, on lui substituera celle de l’exemple : le mendiant. Le Rav Noah Weinberg affirme : « Le fait que Dieu nous ait dit que nous possédons le libre arbitre est plus grand que le fait de nous en avoir fait don. » Où se situe, au fond, le principe même de notre libre arbitre ? De manière assez surprenante, le Talmud, lisant le verset « et l’Écriture divine était HAROUT, gravée sur les tables de la Loi », nous enseigne : « Ne lis pas HAROUT (gravée), mais HÉROUT (liberté), car n’est véritablement libre que celui qui se préoccupe de la Thora. »
Force est de constater que l’étendue des commandements, au demeurant faciles à intégrer dans notre vie sous réserve de dépasser nos peurs et le regard des sociétés, est telle que l’impression de liberté n’existe pas. Il est vrai que la liberté se conçoit généralement comme étant la possibilité que je me donne de pouvoir réaliser ce que JE désire. Mais, au fond, quelle liberté face aux lois de la nature qui — ne serait-ce qu’à travers notre corps — nous imposent des limites et des barrières infranchissables ? Ou plutôt parler d’illusion de liberté face à une société et ses lois, ses différents codes à respecter sous peine d’exclusion ?
La dimension impliquante de nos actes est suffisamment présente de manière concrète pour nous empêcher de nous sentir totalement libres. Il est évident que nos peurs face à une sanction, représentée soit par un corps souffrant parce que gavé de chocolat, ou face à une intervention de la police si notre conduite est transgressive, aliènent notre liberté.
Nos sages ne s’y trompent pas en associant la sortie d’Égypte, point de départ de notre liberté, au passage d’une soumission à une autre : de la soumission à Pharaon à la soumission à D.ieu. La liberté première se trouvant alors dans la capacité que nous avons de choisir le cadre et le système vis-à-vis duquel nous voulons nous soumettre.
Alors que faire de cette phrase du Talmud, faisant exister la liberté dans la Thora ? Peut-être une notion très simple. Le choix que le Juif fait de la « Thora » n’a pas obligatoirement d’implications immédiates dans sa vie. Manger cacher et respecter le Chabbat ne le fait pas gagner au loto, et transgresser les mitsvot ne fait pas tomber immédiatement le ciel sur sa tête. Bien sûr, nos actes sont impliquants, et ce dans tous les cas de figure. Mais cette implication, faute d’immédiateté, nous laisse la liberté de rêver et de faire nos choix. Pour aller plus loin, et comme le disait Rav Heymann dans un de ses cours : « Plus on vous propose d’interdits, plus on vous propose de nouveaux espaces de liberté dans lesquels vous pouvez exprimer vos choix. »
Le bien-être que peut nous apporter un vécu authentique de la Thora nous aidera à confirmer nos choix. De même, nos culpabilités et nos peurs joueront un rôle dans nos luttes contre la transgression. Tout notre travail sera alors de déterminer des choix guidés par notre volonté, notre intellect et nos désirs de construction. Et puis, au fond, tenter ce type d’expérience est une prise de risque minimale, parce qu’à l’image d’une réception où l’on nous proposerait d’aller goûter le buffet des desserts, la porte d’accès reste toujours ouverte… dans les deux sens. Il suffit parfois seulement d’un peu de courage et de désir : celui de faire des choix qui nous appartiennent. À nous.
Rav Elie Lemmel